En quittant Marquette, j’ai longé une piste cyclable sur le bord du lac Supérieur.  C’était en début de soirée et le soleil commençait à descendre traçant des jeux de multiples couleurs dans le ciel, sur les nuages et à la surface de l’eau: de magnifiques nuances changeantes se donnant en spectacle pour moi, seule. Comme il était doux de retourner sur mon vélo, mon compagnon. La fatigue accumulée des dernières semaines avait laissé place à une nouvelle énergie: la frénésie de la fin qui approche. Il fallait toutefois que je reste dans l’idée de l’instant présent et ne pas me perdre dans l’excitation de revoir mes proches et le parc Jarry où j’avais donné rendez-vous à mes ami.es pour mon arrivée à Montréal.

 

C’est dans une marina aux berges du lac que j’ai érigé campement. Le lendemain matin, j’ai eu droit, en sortant ma tête, à un réveil matinal dans une atmosphère pesante d’humidité et de grisaille: les nuages s’étaient levés au courant de la nuit. Ma tente était détrempée de cette humidité et il n’y avait rien à faire. Je l’ai mise dans son sac étanche et j’ai repris la route me disant qu’elle aurait le temps de sécher avant la nuit prochaine. Ne regardant que très rarement la météo (probablement parce que celle-ci s’était montrée clémente avec moi depuis le début), elle m’a prise par surprise. Avec des averses intermittentes tout au long de la journée, aucun moment propice ne s’est présenté pour faire sécher mon abri mobile. Je n’étais pas découragée pour le moins du monde. J’avais le sourire aux lèvres d’enfin avoir un peu de pluie. J’aimais la pluie, j’aimais sentir ses fines gouttes tomber sur ma peau en toute anarchie. Bien entendu, j’étais aussi contente que mes sacoches de vélo soient imperméables… Pour être honnête avec vous, cette pluie allait me suivre plus ou moins jusqu’à mon arrivée à Montréal!

Ayant pris mon temps au cours de la journée pour faire des pauses et lire (comme à mon habitude, maintenant), alors que le soleil se couchait pour les derniers kilomètres à parcourir, il s’était mis à pleuvoir avec ferveur.  J’avais maintenant l’impression que mon corps était une éponge imbibée d’eau.  Un peu moins reconnaissante que le matin de cette température, je me suis arrêtée dans un restaurant d’une chaîne de restauration rapide et j’ai dressé une liste de mes options.  Il n’y avait aucun WarmShowers à proximité. Le plus près se trouvait à une trentaine de minutes de voiture… Je leur ai écrit en espérant peu et en leur expliquant ma situation.  Il était 20 h 00. C’était irréaliste de penser qu’ils allaient m’offrir leur hospitalité tout en venant me chercher. Quelles étaient les chances même qu’ils voient mon courriel dans les plus brefs délais? J’ai appelé mes parents commençant à trembler de froid. Mes trois autres options étaient : passer une nuit blanche dans le fast-food, payer une chambre dans un motel ou installer ma tente (encore mouillée) et passer une nuit horrible.

Alors que je pesais les pour et les contre de ces différentes options, mon téléphone s’est mis à sonner; un numéro américain et inconnu m’appelait. Ayant une petite frayeur, voire anxiété, de parler à un inconnu, je n’ai pas répondu. Quelle erreur stupide! C’était les hôtes de WarmShowers qui me proposaient de venir me chercher pour passer la nuit au chaud dans leur chambre d’invités! Je les ai rappelés sur-le-champ après avoir écouté ma messagerie vocale. À quel point tous mes problèmes ponctuels trouvaient miraculeusement leur solution chaque jour: à la minute où un imprévu se présentait, celui-ci se transformait en un hasard incroyable. Du coup, cela me nourrissait d’anecdotes pour les prochaines années (et pour mon blogue bien entendu).

En arrivant chez-eux, j’ai eu droit à une douche chaude qui transforma les gouttes de pluie froide en vapeurs chaudes et rassurantes. À la sortie de ma douche, un potage réconfortant, quelques biscuits maison et deux êtres humains d’une bonté incroyable m’attendaient!  Je vous le dis et le répète encore : la chance ne m’a pas quittée depuis le début de mon aventure.

 

Je vous parle souvent des gens que j’ai rencontrés et qui m’ont aidée sur mon chemin. J’aimerais maintenant partager avec vous l’histoire d’une personne incroyable que j’ai croisée alors que je mangeais un sandwich au fromage, tomates, concombres et carottes. Ce lunch était devenu mon classique festin de tous les midis. Enfin, alors que je reprenais mon souffle de ma matinée de vélo, une homme au visage peint de blanc, de noir et de rouge est venu s’asseoir en face de moi. Un peu intimidée par cette intrusion dans ma bulle solitaire, j’ai souri tout en retirant mes écouteurs qui devaient être en train de jouer pour la n-ième fois de la journée : Ce garçon est une ville, de Pomme. Nous nous sommes mis à discuter. Je ne me doutais pas, que dans ce bref échange d’une trentaine de minutes, j’allais rencontrer un être humain des plus inspirants, Brad Firth. Son surnom, Caribou Legs, définit bien sa personne. Il s’était mis à la course sous une forme de thérapie face à son addiction à la drogue. À quelques reprises déjà, il a traversé le Canada à la course s’arrêtant sur son chemin dans différentes communautés autochtones pour les sensibiliser sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées. Je vous laisse aller lire quelques articles à son sujet: https://www.ctvnews.ca/canada/caribou-legs-man-running-to-honour-missing-murdered-indigenous-women-1.2990409 , https://theprovince.com/health/brads-journey-running-to-overcome-addiction. Les jours suivants cette rencontre, ma tête était complètement ailleurs, perdue dans des nuages lointains où tombaient une pluie de réflexions…

Tout ceci me donna une nouvelle poussée d’énergie.  Certes, mes genoux étaient encore douloureux, mais je savais que cette douleur était temporaire (après plusieurs traitements en physiothérapie, des exercices et une longue pause de vélo, mes genoux se portent maintenant de mieux en mieux).  Donc, j’étais revitalisée, et reconnaissante de pouvoir faire ce voyage qui m’amenait chaque jour un peu plus loin de ma zone de confort tout en me permettant de découvrir de nouvelles personnes et de nouveaux paysages.

C’est dans cette optique, que j’ai eu droit à une route de vélo magnifique pour les quelques jours suivants. Partant de Sault Ste Marie, la route longeant le lac Huron me permit d’admirer les rayons du soleil couchant et de sentir à nouveau les fines brises de vent courant sur ma peau pendant que je pédalais.  Par la suite, j’ai pris la direction de l’île Manitoulin, un endroit magnifique et peu connu qui mérite à être découvert par les amateurs de cyclotourisme… et ça fait maintenant déjà un an que je casse les oreilles à mes parents pour les convaincre d’aller découvrir ce bijou ontarien.

 

J’ai pris une petite pause en après-midi dans une micro-brasserie à Little Current (le premier village de l’île). Il est bien difficile de rester seule assise à son coin de table de pique-nique avec comme seuls compagnons mon vélo nommé Wilson Radler, deux grosses sacoches de vélo et un drapeau du Québec; les gens sont curieux et viennent te voir spontanément. C’est ainsi que j’ai passé un après-midi « solitaire » qui évolua rapidement en soirée à jouer à la table musicale à discuter avec une multitude de personnes. Les heures ayant passé plus rapidement que je ne l’avais prévues, j’ai dû reporter au lendemain matin les kilomètres qui me restaient à faire pour la journée. Un couple que je venais de rencontrer m’offrit de rester dans leur maison pour la soirée.

Avant de les quitter le lendemain matin, ils m’ont offert une petite statuette de tortue accompagnée d’une petite carte racontant son histoire. Elle fait référence à l’appellation, Île de la Tortue, que plusieurs communautés autochtones donne au continent de l’Amérique du Nord.  En effet, plusieurs histoires orales autochtones font référence à une tortue portant le monde sur son dos. Elle symbolise la vie. Une vie changeante qui me réservait encore de belles surprises alors que je me dirigeais vers un certain traversier…

This Post Has One Comment

  1. Chère Myrika,

    C’est très bien de finir ce que tu as entrepris. Je sais que la traversée est terminée depuis plus d’un an maintenant, mais c’est toujours palpitant de nous faire relater la fin de ton voyage, nous qui n’y avons participé que de loin… Je me souviens encore de ton appel du restaurant où tu me demandais toute trempée, grelottante et un peu désespérée où passer la nuit. Moi je t’avais conseillé d’aller au motel juste en face mais finalement tu as eu des bons samaritains qui se sont déplacés pour toi. Je ne savais pas tous les détails mais maintenant que je t’ai lu, je vois bien à quel point tous ces gens que tu as rencontrés t’ont aidé durant tout ton parcours et t’ont réconforté à ma place… J’aimerais bien l’été prochain refaire ton parcours à l’inverse (en auto, pas en vélo) en m’arrêtant dans les villes où tu es passée et en essayant de me remettre dans ton état d’esprit. Maintenant, avec ton blogue c’est facile: je commence à la semaine 10, puis je fais la 9, 8, 7, etc… Ça va rendre mon road trip palpitant et qui sait, si je suis chanceux je rencontrerai peut-être quelqu’un qui se souvienne de ton passage; le monde est petit parfois… J’espère seulement ne pas faire autant de crevaisons que toi!

    Bonne semaine et qui sait, peut-être aurons-nous finalement la semaine 10 un jour, semaine où nous, tes parents, nous t’avons retrouvée dans un petit marché, le Willowtree Farm près de Port Perry, le long de la route 21 qui mêne à Peterborough et avons fait à tour de rôle quelques jours de vélo en ta compagnie…

    Coach papa

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