Petit interlude pour vous aidez à garder le cap géotemporel de ce blogue. Il relate mes aventures qui se déroulèrent entre le 19 et 25 août 2018 entre Duluth et Marquette…

Un doux réveil ce dimanche matin. Des effluves rassurantes d’un petit-déjeuner en train de cuire montaient vers ma chambre.  Avant de descendre rejoindre mes hôtes, je mis rapidement toutes mes affaires un peu pêle-mêle dans mes sacoches de vélo au lieu de prendre le soin de tout classer parfaitement comme je l’avais fait jusqu’alors. Une mauvaise habitude commençait à prendre forme, moitié paresse, moitié désir de ne pas retarder ce déjeuner et mes hôtes qui m’attendaient; j’allais comprendre bien assez vite dans les jours de pluie à venir, que c’était une grave erreur…  Avant de replonger dans mon train-train quotidien, je descendis donc les escaliers et rejoignis mes hôtes, qui m’attendaient avec des pancakes aux bleuets et du sirop d’érable provenant de leur érablière familiale : un vrai petit baume sucré sur le coeur qui me rappela la maison.

Ils m’accompagnèrent à vélo jusqu’à l’extérieur de la ville de Duluth. Nous traversâmes un pont; je crois encore que le trottoir réservé aux marcheurs et aux cyclistes sur ce pont ne devait pas être légal. L’ingénieur civil avait dû faire une grave erreur de calcul tellement il était étroit. Je m’imaginais tomber à chaque coup de pédale. Je dois avouer ici que j’ai le vertige, mon jugement irrationnel doit donc avoir un peu altéré le souvenir que j’en ai… mais je vous assure que personne sain d’esprit n’apprécierait rouler dans un espace si étroit (spécialement avec les sacoches que je traînais qui me rendaient moins stable et beaucoup « plus large » qu’un vélo ordinaire)…

Je roulais à un bon rythme de croisière ayant retrouvé ma motivation des beaux jours. Tout se passait donc pour le mieux. Et puisque je me trouvais aux États-Unis, je n’avais pas accès à mon réseau cellulaire ce qui me permettait de me garder « déconnectée » beaucoup plus qu’à l’habitude et de profiter ainsi pleinement du moment présent. Cela me faisait un bien fou.

Le mardi matin, alors que j’entamais une journée « relaxe » de 90 kilomètres, mon vélo commença à produire un petit bruit métallique à l’arrière.  Ce bruit rythmait ma cadence de pédalier au point de produire une onomatopée rythmique à la façon d’un beatbox.   Au départ, ce bruit qui m’encourageait à chaque coup de pédale avait quelque chose d’entraînant même s’il m’inquiétait de plus en plus à mesure que j’avançais… À mi-chemin, je croisai miraculeusement un magasin de vélo dans un minuscule village. Je m’y arrêtai et laissai le mécanicien examiner mon vélo. Cela dura une bonne heure avant qu’il ne déclare qu’il ne savait pas d’où provenait le son, il avait tout essayé: nous nous entendions tous deux pour dire que le bruit provenait inévitablement de la roue arrière, mais nous étions incapables de mettre le doigt sur le problème! J’abandonnai donc l’investigation me disant que j’allais bien le découvrir à un certain moment, espérant simplement que cela n’allait pas être trop grave…  Le plus désagréable dans tout cela était que j’allais devoir endurer le « beatbox cycliste » qui s’en donnait désormais à coeur joie à l’arrière en me tombant maintenant carrément sur les nerfs… le supplice sur la route! J’allais m’y faire… espérais-je, mais force était de constater que le quasi silence zen propice à l’introspection de la cycliste solitaire était maintenant chose du passé. 

Puisque l’examen de Wilson avait duré plus longtemps que je ne l’avais planifié, qu’il commençait à se faire tard, et que la pluie s’annonçait, je n’avais nullement envie de continuer à rouler pour la soirée.  Heureusement, alors que mon vélo se faisait ausculter, je m’étais liée d’amitié avec un client du magasin de vélo; il m’invita à souper et m’offrit un toit où passer la nuit. J’acceptai l’invitation sans hésiter. Ce fut une drôle de soirée et j’en garde un souvenir mitigé. Comme je le disais précédemment mon cellulaire ne fonctionnant pas aux États-Unis, et mon hôte n’ayant pas le wifi, je ne pus contacter mes parents comme à l’habitude pour leur laisser savoir le lieu où j’allais passer la nuit. Je ne sais plus si cette habitude était pour les rassurer ou pour me rassurer; probablement un peu des deux, mais très certainement cette fois-ci plus pour moi-même. Je le réalisai lorsque j’arrivai chez-lui…  Je me dis que ce n’était pas la meilleure idée que j’avais eue. Il n’était pas méchant, mais je me retrouvais chez un inconnu sans moyen de contacter personne. Il me cuisina un souper avec des ingrédients locaux qu’il avait cueillis dans la forêt avoisinante et dans son jardin.  Nous avons eu diverses conversations intéressantes sur la liberté que procure le voyage, la nourriture locale, l’environnement… jusqu’au moment où j’ai introduit le sujet politique de l’heure: Donald Trump. J’évoquai mon aversion pour ce personnage politique incongru et voyant la réaction de mon hôte, je réalisai mon erreur.  Derrière l’allure hippie de ce dernier dégageait, il se cachait un défenseur des politiques d’immigration de Trump.  En pataugeant quelque peu, je réussis à me sortir de cette conversation qui me rendait mal à l’aise à tous les niveaux. Vous imaginez bien que je passai une nuit plutôt agitée et que je repartis très tôt le lendemain matin…

 

Je roulai une bonne distance cette journée-là avec le sourire aux lèvres, heureuse de m’être finalement sortie de cette mésaventure sans trop de conséquences… Ce fut une journée relativement brumeuse et humide. Il ne pleuvait pas, mais un nuage d’humidité semblait s’éterniser sur la région, ce qui donnait une atmosphère calme et moite à la journée. Le soir venu, je réussis à trouver enfin du wifi en m’installant à l’extérieur d’un restaurant et en demandant le mot de passe à un client. Je pus enfin contacter mes parents pour leur dire que tout allait bien (tout en escamotant, bien sur, mon aventure de la nuit précédente)! 

Alors que le soleil venait de revenir, je me dirigeai vers le parc public de ce village pour y installer ma tente. C’est, à ce moment, que je vis un groupe d’une vingtaine de cyclotouristes! Je n’en revenais pas: ils faisaient un voyage de 10 jours dans l’état du Michigan, mais dans le sens opposé au mien. Je discutai longuement avec la guide du voyage et quelques cyclistes. Nous partageâmes même quelques bières ensemble.

Quand je me dirigeai vers mon stock pour m’installer, une mauvaise surprise m’attendait… L’un des mats en carbone de ma tente s’était brisé en deux. Avec l’aide des cyclistes ingénieurs, nous avons réussi à le réparer temporairement. J’espérais seulement que la « réparation temporaire » tienne le coup jusqu’à la fin de mon voyage…  J’étais confiante puisque je n’étais plus dans les Prairies et que j’allais dormir dorénavant principalement chez des gens. Tout de même, cette tente qui devait être l’une des meilleures tentes ultra-légères sur le marché n’était que déceptions par dessus déceptions. En effet, alors que je l’utilisais pour l’une des premières fois au Yukon, le moustiquaire s’était déchiré au milieu d’une randonnée de plusieurs jours.  Elsa (mon amie qui m’accompagnait au Yukon) avait réussi à la sauver en cousant le trou: une autre « réparation temporaire » ayant tenu jusqu’à ce jour!

Le lendemain matin, j’ai pris le petit-déjeuner avec mes nouveaux amis. J’avais le goût de rebrousser chemin simplement pour rouler un peu avec eux et avoir ainsi un peu de compagnie… ce que je ne fis pas évidemment, mais nous nous quittâmes tout de même tard en avant-midi!

 

 

Seulement une heure plus tard après mon départ, je croisai un autre cycliste qui faisait un voyage d’une semaine. Malheureusement, il faisait du « bike packing » ce qui veut dire qu’il allait dans les pistes (trails) plutôt que sur la route. C’est fou comment le simple fait de partager un plaisir commun permet de créer instantanément un lien. Nous avons discuté sur le bord de la route pour une trentaine de minutes. C’était un photographe professionnel spécialisé dans les paysages. Avant de nous séparer, il me donna de l’argent américain me disant que c’était pour m’encourager dans le reste de mon périple. Il faut croire que la générosité des gens et ma bonne étoile me suivait partout! La nature humaine a quelque chose de grand et d’encourageant…  C’est un peu la grande leçon que je tire de mon épopée.

Alors que je venais tout juste de quitter mon cycliste photographe, le « beatbox cycliste » qui m’accompagnait fidèlement maintenant depuis quelques jours (si vous l’aviez oublié, moi pas, car il ne m’avait pas quittée lui au cours de ces dernières journées de péripéties) se mit à produire un son qui me sembla plus familier cette fois – le même que j’avais connu quelques semaines auparavant, soit exactement à 80 kilomètres de Winnipeg (voir Semaine 6). Je débarquai de mon vélo et j’examinai attentivement mon pneu arrière telle une Sherlock Holmes aguerrie par l’expérience acquise au fil de mon parcours routier. C’est à ce moment que j’aperçus une excroissance semblable à celle de Winnipeg.  Moins impressionnante certes que la première, elle était tout de même présente et très visible.  Maudissant le mauvais sort, je fus découragée et cette fois-ci, avec ce problème technique, je refusai de continuer à pédaler pour boucler les 100 kilomètres qui me séparaient de Marquette, la destination de ma journée. Je rentrai dans le dépanneur-restaurant se trouvant devant moi et je demandai aux clients si quelqu’un allait à Marquette.  Personne ne semblait y aller ou simplement, aucun ne voulait m’embarquer. 

Je décidai donc à me mettre sur le bord de la route et à sortir mon pouce. Quelqu’un allait surement m’embarquer malgré mon vélo. Un gros camion s’arrêta et me proposa de m’amener jusqu’au croisement de la route ; c’était un père et son fils qui allaient pêcher. J’acceptai la proposition sans hésiter. Ils étaient super sympathiques. Quand ils me déposèrent à la croisée des routes, je ressortis mon pouce…

Seulement 10 minutes plus tard, un gros camion noir ralentit et s’arrêta… Sur le flanc du camion, je put alors lire : « Michigan Law Enforcement, Conservation Officer ». Mon coeur se mit à batte la chamade: j’avais peur qu’ils me donnent une amende puisque je faisais du pouce aux États-Unis et que je savais pertinemment que cela était illégal. Un officier et une officière me demandèrent ce qui se passait et je leur expliquai mon histoire. Ils me demandèrent mes cartes, rentrèrent dans leur camion pour, j’imagine, vérifier mon identité et ensuite, ils m’offrirent de m’amener jusqu’au magasin de vélo de Marquette. Je n’en croyais pas mes oreilles: j’allais avoir un lift avec des officiers de police américains!

 

Les deux officiers étaient dans la vingtaine et très sympathiques.  Ils venaient tous deux de finir leur formation. Il y avait un fil auxiliaire connecté à la radio et nous nous sommes mis à partager nos découvertes musicales du moment! C’était tout simplement surréaliste. Nous avons aussi appelé plusieurs magasins de vélo de Marquette pour trouver celui qui tenait la marque de pneu que je désirais avoir. Il n’était plus question que je revive un défaut de fabrication sur l’un de mes pneus. Aucun magasin ne semblait tenir la marque que je désirais. Ils me déposèrent donc au magasin de vélo qui était le plus près de mes prochains hôtes de WarmShowers que j’avais trouvés la veille. 

Dès mon arrivé en face du magasin de vélo, je dis au revoir et remerciai les deux officiers pour leur sollicitude. En entrant dans la boutique, je fus incroyablement accueillie par le technicien; avec une telle escorte, à quoi d’autre devais-je m’attendre je pensai! Après discussion avec ce dernier, je décidai que j’allais commander le pneu que je voulais… le délai de livraison prévu était de deux jours seulement et je ne voulais simplement plus prendre le risque qu’un problème semblable ne m’arrive à nouveau! Je n’étais pas à deux jours près et Marquette semblait être une ville très agréable pour y passer quelques jours. Je restai près d’une heure à discuter avec la gang du magasin de vélo! J’avais l’impression d’être en compagnie de vieux amis que je n’avais pas vus depuis longtemps: il y a la « confrérie des anneaux », mais il y a aussi la « confrérie du vélo ». 

Lorsque je les quittai, je me rendis directement chez mes hôtes WarmShowers.  Quand j’arrivai, je fus accueilli par Jill, la femme de Greg (c’est Greg qui avait un compte WarmShowers).  Il avait toutefois oublié d’avertir sa conjointe de ma venue…  Cela me rendit relativement mal à l’aise sur le coup.  Mais elle, elle n’avait pas du tout l’air stressée et m’accueillit à bras ouverts, me montra ma chambre, me sortit une serviette et m’indiqua où j’allais pouvoir prendre ma douche.  Sur le champ, je lui expliquai mon petit pépin avec mon vélo et sans hésiter, Jill dit que bien évidemment, je pouvais rester le temps que j’avais besoin!  En parlant de générosité et noblesse de la nature humaine…

 

Marquette est une petite ville universitaire qui se trouve sur le bord du lac Supérieur. Elle est habitée majoritairement par des étudiants et par des amateurs de plein air. Il y a aussi une grande communauté de surfeurs! Finalement, il y a une variété de cafés indépendants, de bouquineries et de micro brasseries, ce qui ne gâche rien. En plus, elle a été classée comme l’une des dix meilleures villes aux États-Unis pour « prendre sa retraite ». C’était littéralement le meilleur endroit pour être « coincée » quelques jours. Ainsi, mon « pépin » se transformait en opportunité, comme c’est souvent le cas dans la vie!  

Je passai mes journées à lire à la plage, à boire un latté, à courir et/ou à déguster une bière.  Comble de chance, ma micro brasserie préférée avait une bière à la lavande, et j’ai un petit faible pour la lavande qui date de je ne sais quand…  J’allai aussi sauter d’un rocher avec une nouvelle amie que je m’étais faite.  Vous vous demandez probablement comment j’ai pu faire tout cela en seulement deux jours…  Et bien, à vrai dire, le pneu que j’avais commandé n’est pas arrivé comme prévu.  La commande ayant été perdue, il arriva seulement le mardi de la semaine suivante, ce qui me donna cinq jours de répit à Marquette. Il s’en fut de peu pour que j’y prenne racine. Comme on le dit souvent, rien n’arrive pour rien.  Alors, non seulement je passai du bon temps à Marquette, mais mon corps fut très reconnaissant de cette pause (retraite?) inespérée bien que pleinement méritée (vous vous souvenez de ma douleur aux genoux)…

 

Finalement, mon pneu arriva. Je dus dire «à la prochaine » à toutes les personnes que j’avais rencontrées lors de ces quelques jours de pause. J’enfourchai mon vélo et je repartis avec mes deux pneus (pratiquement neufs – voir Semaine 2) de première qualité vers le Canada qui n’était plus bien loin, revivant encore un fois les regrets du voyageur de passage mais aussi dans l’excitation de ce que les prochains jours de route me réservaient. Après tout, je me rapprochais maintenant à chaque jour de ma destination finale…

Finalement, l’option « Oncle Sam » (voir Semaine 7) avait été une bonne décision, me faisant vivre moult aventures comme en témoigne la longueur de ce compte rendu! Je ne pouvais imaginer la pluie que me réservait la semaine suivante…

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