Pour l’instant, il n’y avait pas eu de moments où ma traversée fut remise en question. Aucun moment où je voulais arrêter, sauter dans le prochain autobus et retourner dans le confort de la maison. Il y a eu des questionnements, certes: la solitude devenait longue, mais jamais au point de regretter. Je réalisais aussi que le travail sur soi ne se fait pas d’un seul coup de pédale. J’espérais bien que ce petit voyage m’aiderait à m’autodiscipliner, mais ça ne fonctionne pas aussi facilement qu’un clignement d’oeil; il faut y aller une étape à la fois.

Manitoba

Mon itinéraire est planifié une semaine à la fois. À date, j’ai respecté mes destinations quotidiennes. Cette « figure imposée » m’aide grandement à me donner un objectif à chaque jour et à me convaincre de sauter sur mon vélo pour rouler, rouler et encore rouler. Il faut dire que pour mon type de personnalité, le plus difficile dans tout ce voyage c’est de me motiver le matin, au moment du départ… commencer ma journée pour ensuite, en pédalant, retomber dans mes pensées sans fin. Ça me prend donc une poussée en me levant pour me convaincre de continuer, de dégonfler et rouler mon matelas de camping, ranger mon sac de couchage dans son sac de compression, démonter ma tente et mettre le tout dans mes sacoches de vélo. Après ces étapes faites, les 30 premiers kilomètres sont aussi assez exigeants mentalement. Une fois ce cap franchi, mon état d’esprit s’adapte et je peux continuer des heures sans m’arrêter: tout redevient calme. Je suis sur un mode « automatique ». Sans être robotique, les mouvements de mon corps me permettent d’avancer alors que mes sens restent attentifs à tout spectacle potentiel : l’oiseau qui s’envole, le renard qui me fuit, la chenille que je ne veux pas écraser… C’est un peu ça voyager à vélo ; se laisser bercer par le vélo en oubliant que l’énergie cinétique provient de sa propre personne. 

Saltcoats, SK

Mes hauts-parleurs bluetooth, un achat impulsif juste avant le départ de Vancouver, me permettent de me sortir de la bulle du « je n’ai pas vraiment le goût aujourd’hui ». Et si je suis vraiment dans la colle, ma classique chanson matinale, Eye of the Tiger, se trouve à être mon antidote. En effet, cette chanson est devenue un « classique » depuis mon premier voyage en sac à dos en Islande: mes deux amies et moi-même commencions chaque matin de randonnée avec celle-ci pour m’aider à ressortir sa joyeuse luronne encore quelque peu endormie. Depuis, j’ai gardé cette tradition pour tout réveil qui me semble un peu brutal ou tout manque temporaire de motivation. Je vous conseille de l’essayer; peut-être allez-vous vous aussi comprendre l’impact de cette chanson sur l’humeur, qui sait!

En partant de Saskatoon, j’avais deux options d’itinéraire: descendre vers le sud pour retourner sur la Transcanadienne et passer par Regina avant de continuer vers l’est ou bien continuer sur une autoroute moins achalandée pour me rendre directement à Winnipeg. Sans dénigrer la ville de Regina, je n’avais aucune raison particulière pour prendre la première option qui me rallongeait de quelques dizaines de kilomètres mis-à-part le fait que Regina est la capitale de la Saskatchewan. J’ai donc opté pour la deuxième option qui me donnait potentiellement l’occasion de croiser Sulaiman et Jamil à Winnipeg étant « en retard » sur eux de seulement deux jours. Malheureusement, je les manquai de peu: j’arrivai à Winnipeg au même Warmshowers qu’eux… mais un jour après leur départ!  J’étais, en quelque sorte, l’extension des wagons d’un petit train traversant le Canada.

Minnedosa, MB

J’ai finalement croisé un village charmant au Manitoba, Minnedosa.  Il était doté de quelques commerces pittoresques. Alors que je me promenais à la marche en soirée, j’arrêtai dans un joli café me prendre un cornet de crème glacée que je dégustai au parc en admirant le soleil couchant au-dessus du chemin de fer traversant la rue principale.

Minnedosa, MB
Centre du Canada, MB

Je ne peux pas simplement mentionner que Sulaiman, Jamil et moi avions eu le même WarmShowers à Winnipeg sans parler de notre hôte Sandra. Elle devint rapidement, pour nous trois, une amie. Une connexion instantanée se produisit pour les deux garçons avec Sandra puisqu’ils avaient le même âge que ses deux fils. Pour ma part, notre amitié se développa autour de longues discussions que nous poursuivions jusqu’aux petites heures du matin. Sandra, qui a le même âge que ma mère, possède une force de caractère qui est venue toucher les cordes sensibles de la jeune femme que je suis.  Nous tentons présentement de planifier son voyage à Montréal pour que nous soyons tous réunis ensemble sous un même toit, Sulaiman, Jamil, Sandra et moi-même… À suivre!

Sandra et moi, Winnipeg, MB

Je devais arriver en fin d’après-midi, le mercredi, chez Sandra, mais malheureusement, un imprévu retarda mon arrivée. De toute évidence, même en partant tôt le matin, les obstacles s’enchaînaient à contre-courant pour que je n’arrive qu’en soirée. Ayant parcouru 40 kilomètres du trajet jusqu’à Winnipeg, je commence à entendre un bruit répétitif sur mon pneu arrière.  J’arrête sur le bord de la Transcanadienne me disant que ce devait être une simple crevaison.  En examinant plus attentivement ma roue arrière, je remarque trois énormes déformations sur le pneu comparables à des ampoules. Mon beau pneu presque neuf que je m’étais procuré à Calgary… Du jamais vu! J’enlève la roue, dégonfle le pneu avant de retirer la chambre à air.  Les excroissances persistent; il y a une réelle séparation entre les couches de caoutchouc et de fibres composant le pneu permettant à l’air de pénétrer pour créer ces « ampoules ».

Un pépin sur la route, MB

Bon, que dois-je faire?  N’en ayant pas la moindre idée, j’appelle trois magasins de vélo : celui de Calgary où j’ai acheté ce pneu, un autre localisé à Saskatoon et mon magasin de vélo à Gatineau.  Tous les trois, bien qu’un peu sceptiques vis-à-vis la situation, me conseillent de continuer jusqu’au prochain magasin de vélo (qui est à 80 kilomètres).  J’appelle aussi Coach Papa pour laisser sortir ma frustration, mais j’en reste là.  Incrédule, j’observe passivement ces excroissances maudites pendant près d’une heure en grignotant nerveusement des noix.  Je réussis finalement à me convaincre de continuer mon chemin.  Évidemment, ma vitesse de croisière en fut grandement affectée, mais au final, j’ai retrouvé mon moral et je riais seule face à la situation.  À chaque tour de roue, j’avais droit à un petit soubresaut de la part du pneu.  Cette journée est ironiquement appelée la « bumpy ride », et elle restera fort probablement ancrée à jamais dans les anecdotes inhérentes de ce voyage.  C’était honnêtement la seule façon de prendre la dite-chose pour ne pas perdre patience cette journée-là.

À Winnipeg, le lendemain, je me rendis à un magasin de vélo. Vous l’aurez deviné, sur mon nouveau pneu qui avait seulement vécu 1000 kilomètre, il y avait un défaut de fabrication.  Après trois heures, le magasin parvint à négocier avec la compagnie pour que je puisse avoir un autre pneu sans avoir à débourser de frais.  Le point positif de toute cette histoire et de mes autres mésaventures avec mon vélo (surtout avec mes pneus), c’est que je suis probablement devenue une référence pour les endroits où faire réparer un vélo à travers le Canada: n’hésitez pas à m’écrire si vous êtes à la recherche d’un bon magasin de vélo.

Musée canadien des droits de la personne, Winnipeg, MB

 

Musée canadien des droits de la personne, Winnipeg, MB

Prenant quelques jours de repos, j’ai eu la chance de visiter un peu Winnipeg: non seulement d’aller au musée des beaux-arts qui possède la plus grande collection d’art inuit du monde, mais aussi, de visiter le très récent Musée canadien des droits de la personne, un magnifique bâtiment architectural aux multiples étages et expositions. Enfin, j’ai eu un petit moment d’égarement et mon anxiété du lecteur (voir l’article de la semaine 1 pour mieux comprendre) est revenue. Je suis donc allée faire un tour à une bouquinerie d’occasion… juste pour voir, me disais-je!  Et bien, le « juste pour voir » se transforma en matière littéraire palpable et c’est avec trois livres de plus que je quittai le magasin et la ville de Winnipeg, quelque peu exaspérée par ma personne.

Musée canadien des droits de la personne, Winnipeg, MB

 

Mon séjour à Winnipeg concorde aussi parfaitement avec la période où les feux de forêts en Californie et en Colombie-Britannique étaient à leur apogée. La densité de la fumée était palpable dans l’air changeant la couleur du ciel à un bleu grisâtre provenant des cendres de ces feux qui rageaient à plusieurs milliers de kilomètres de là!  Cela perdura jusqu’à ce que je quitte le Manitoba.  En plus de cette présence de poussière de cendres, une canicule s’abattit sur la région rendant les jours à vélo suffocants. À 40 degrés celsius, les électrolytes en poudre que j’ajoutais toujours à l’eau de mes bouteilles en les remplissant, avaient, pour une fois, leur pleine justification. Je négociai, durant ces journées éprouvantes physiquement, avec l’ombre  de la déshydratation et de coups de chaleur sur mon corps. Les gouttes de sueur perlant sur mon front finissaient bien souvent leur parcours en m’aveuglant les yeux.

Les Prairies, il en restait un dernier souffle après Winnipeg. Si je garde un souvenir de mon passage, il me vient à l’esprit non pas des champs de culture à perte de vue, mais des trains, encore des trains! Tous ces chemins de fer longeant ma route et le nombre de sursauts que j’ai eus lorsqu’ils sifflaient à l’improviste pour signaler leur présence, me sortant brusquement de mes pensées, ou bien encore, les réveils à toute heure de la nuit causés par leurs sifflements lorsqu’ils traversaient les villages. Tchou, tchou!

Je me préparais pour l’étape suivante de mon épopée : faire face à l’interminable traversée de l’Ontario, mais surtout à trouver comment franchir les grands lacs, qui se dressaient devant moi tels d’immense remparts d’eau douce. Je  devais décider comment les contourner, soit par le nord soit par le sud: décider entre les moustiques et les montages du bouclier canadien au nord ou une virée au pays de l’Oncle Sam au  sud. Devinez quel fut mon choix?

 

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