La veille de mon départ de Toronto, je suis allée prendre quelques bières avec un ami. J’étais revenue très tard à la maison (empêchant Lucie et Arthur de dormir paisiblement…). Oups,  l’insouciance de la voyageuse solitaire! C’est ainsi que le lendemain matin, après un bon croissant au beurre, de la confiture maison et quelques tasses de café (nécessaires à ce point-ci), je sautai sur mon vélo. 30 kilomètres me séparaient de la plus belle surprise depuis le début de mon aventure. C’est à Port Perry, dans le stationnement de la ferme Willow Tree Farm, que mes parents et mon chien, Laïka, m’attendaient avec fébrilité. Mes pieds tiraient sur mes pédales à clip afin de rouler le plus rapidement possible. J’ai, tout de même, pris le temps de m’arrêter sur le chemin, car il y avait un champ où de magnifiques moutons broutaient l’herbe sans égard à mon admiration; la vue de ces moutons remplit mon coeur de joie. Simple bonheur. De petits mottes de laine vivantes qui me faisaient sourire. Et hop, je me remis à rouler sur mon vélo. Mes parents étaient déjà là et des larmes me sont immédiatement montées aux yeux en les voyant. Je ne les avais pas vus depuis plus de 5 mois… et ils avaient été mon réel support durant tous ces kilomètres. Les appelant presque tous les jours (parfois plus d’une fois quand j’avais le goût de tout abandonner) et leur envoyant mon emplacement géographique tous les soirs avant de me coucher (au cas où…).

J’ai sauté dans leurs bras, mais j’ai été rapidement distraite par Laïka… pour un bref instant. Ce soir-là, nous sommes arrêtés à Peterborough après une étape d’une soixantaine de kilomètres parcourue en compagnie de coach Papa. Grand luxe, mes parents avaient déjà réservé une chambre d’hotel dans cette ville; un très gros changement dans mes habitudes plus modestes de halte nocturne.  Et que dire d’un souper dans un petit resto espagnol sympathique; décidément mon quotidien avait fait soudainement d’immenses progrès en leur présence!  Pour le lendemain, le plan de match était de rouler la moitié des kilomètres avec ma mère et la seconde avec mon père: un pur plaisir de rouler avec des compagnons. Ils m’aidèrent aussi à ramasser des déchets sur le bord de la route!  Ma mère m’a accompagnée pour une trentaine de kilomètres puis elle est repartie en voiture pour Gatineau, car elle travaillait le lendemain. Je me suis donc retrouvé avec coach Papa, nouvellement retraité,  comme partenaire de vélo pour terminer à Tweed, cette première journée d’une centaine de kilomètres.  Nous avons à nouveau mangé au resto et dormi sur un vrai matelas dans un petit motel en bordure du lac Stoco.

Il n’y avait plus que deux étapes d’une centaine de kilomètres chacune pour atteindre Gatineau. Nous sommes partis en direction de Perth, la ville située environ à mi-chemin de notre parcours. Le ciel tout d’abord assez ensoleillé s’est graduellement couvert vers midi. Nous avons pris notre lunch assis sur le bord de la route: craquelins, fromage, carotte, concombre, pommes, noix. À ce moment, nous avions encore le sourire aux lèvres… la chance que j’avais de partager ces moments magiques avec mon papa.

En début d’après-midi, une légère pluie intermittente s’est installée. Papa tenait bon, mais il ne se sentait pas très confiant de pédaler en bordure d’une route achalandée (la route 7 est l’ancienne route reliant Ottawa à Toronto avant la construction de l’autoroute) avec les voitures et les camions qui nous doublaient à grande vitesse. Il y avait certes un accotement de plusieurs mètres de large, mais à peine 30 centimètres étaient pavés. Il y avait deux options: rouler sur l’accotement pavé en assumant que les voitures allaient nous voir, ralentir et nous dépasser de manière sécuritaire ou bien sur le gravier plus ou moins instable. Pour ma part, je roulais sur la route, car je ne faisais pas confiance à la stabilité de mon vélo avec toutes mes sacoches sur ce bord de route en gravier mouillé.  Peu rassuré, mon père faisait de même. Il m’a même confié que s’il avait eu conscience de ce « danger », il n’aurait sûrement pas aussi bien dormi durant toute ma traversée. Oups! parfois, l’ignorance est salutaire… J’essayai de le rassurer de mon mieux maintenant qu’il « savait ».

C’est à une dizaine de kilomètres de Perth que tout s’est gâté: il s’est mis à pleuvoir abondamment. Comble de malchance, il y avait eu des travaux d’entretien sur cette section de la route en début d’été consistant à rajouter un peu de gravier sur l’accotement et à l’égaliser par la suite en la ramenant vers la route. Par le fait même, le nouveau gravier humide et instable recouvrait à l’occasion sur plusieurs centaines de mètres le mince ruban d’asphalte sur lequel nous roulions. Ce faisant, sa présence rendait notre progression plus difficile et périlleuse en plus de cacher la démarcation entre l’asphalte solide et sécuritaire où nous roulions et le piège du gravier récent et malléable juste en contrebas. La vision des automobilistes était aussi réduite par ces gouttes de pluie les rendant moins vigilants à notre égard; ils ne prenaient plus la peine de faire de larges détours dans l’autre voie pour conserver un grand périmètre de sécurité entre eux et nous. Mon père irait même jusqu’à dire qu’ils nous frôlaient maintenant à tout au plus un mètre de distance même dans le meilleur des cas!

C’est ainsi qu’un camion a doublé coach Papa sans ralentir le rendant instable sur son vélo à cause de l’effet d’aspiration généré sur son passage. Pour reprendre son équilibre, coach Papa s’est trop rapproché du bord pavé de la route. Sa roue avant a mordu soudainement dans les roches et il a été projeté brusquement en tombant face contre l’asphalte! J’étais juste derrière lui. Freinant abruptement, j’ai quand même frappé sa roue arrière tout en le voyant, au ralenti, s’écrouler par terre au milieu de la route avant de tomber moi-même juste derrière. À une vitesse éclair, je me suis retrouvée sur mes deux pieds au milieu de la route pour nous rendre visibles aux voitures et les forcer à ralentir, voire à s’arrêter. Mon père a réussi à se relever, ébranlé par la chute. Il s’est rapidement déplacé hors de danger, je le suivais prestement. Quelle « chance » que les voitures qui suivaient le camion se trouvèrent à plusieurs centaines de mètres… nous avions évité le pire! 

Évidemment, c’est à ce moment précis que la pluie s’est mise à devenir torrentielle. Couvrant la scène d’un rideau flou. Je me retournai vers mon père et en me rapprochant de lui, je ne pouvais voir qu’une tâche rouge sur son visage. Il était tombé directement sur son menton. Et le sang se mêlant à la pluie rendait le spectacle assez macabre. Inspire, expire, me répétai-je pour retrouver mon sang froid. Ne pleure pas, Myrika. Tout va bien aller. J’ai rapidement sorti ma trousse de premiers soins pour nettoyer la plaie.

Rapidement, nous nous remettons sur nos vélos (5 kilomètres seulement à faire) pour trouver un endroit pour prendre soin de la blessure à l’abris de la pluie. Mon père et moi tremblions probablement de peur, mais aussi de froid. À l’entrée de la ville, nous rentrons tous les deux dans un dépanneur. J’avais du sang partout sur les mains et mon père n’arrêtait pas de saigner… Nous devions être un vrai spectacle de film d’horreur pour les client.es. L’employé fouille dans sa trousse de premier soin pour nous donner quelques bandages.

Heureusement, il y avait un motel juste de l’autre côté de la rue (bien entendu cette fatidique route 7). Nous nous présentons au comptoir de la réception. Le réceptionniste remplit la carte d’enregistrement, mais lorsque papa tente de la signer, il n’y arrive pas car ses mains tremblent trop et ses doigts sont gelés. Je tente le même exerce sans plus de succès pour les mêmes raisons. Le stylo me glisse de la main. Nos doigts ne répondent plus à cause de la fatigue d’avoir tenu les guidons durant toute la journée couplée au froid occasionné par la pluie et le stress des derniers kilomètres. Nous signerons demain. L’employé tend une débarbouillette à mon père pour contenir l’hémorragie avant de nous donner les clés de la chambre.

Je n’ai jamais vu papa dans cet état: un entre-deux entre la conscience et l’état de panique.  Trempée, j’ai apporté nos deux vélos dans notre chambre. Mon père m’avait précédée. La coupure ne cessait de saigner. Le sang ne voulait pas coaguler. Je n’y comprenais rien. C’est en appelant ma mère en panique que j’ai réalisé que mon père prenait des médicaments anti-coagulants depuis sa crise cardiaque du mois d’avril. Papa n’était pas très conscient. Il avait froid, il tremblait et il ne réagissait pas à mes questions  Pendant qu’il prenait une douche pour nettoyer sa blessure et tenter de se réchauffer, je suis allée chercher de la nourriture à une épicerie située à quelques kilomètres du motel. Quand je suis revenue, il était couché avec une débarbouillette sur le visage. Il a mangé un petit peu retrouvant un peu de couleurs.  À force de maintenir la pression sur la blessure avec une débarbouillette, le sang a fini par coaguler (après un temps qui m’a semblé interminable – probablement plus d’une heure et demie au total). Je me sentais coupable de l’avoir forcé à rouler sur cette route dangereuse. Il voulait prendre un chemin de terre sur le côté. J’aurais dû l’écouter. 

Le lendemain matin, mon père allait mieux, mais il avait encore le regard livide, celui de quelqu’un qui sait qu’il a frôlé la mort. Il ne se sentait évidemment pas d’attaque pour les derniers 100 kilomètres avant d’arriver à Ottawa. Il est resté au motel durant la journée et maman est venu le chercher en fin de journée.  Quant à moi, je suis repartie, seule…

Commentaires de coach Papa

J’avais un ami maître plongeur qui nous répétait qu’un accident « ça se construit ».  En simple, il voulait dire qu’il est quand même assez rare qu’un accident nous « tombe dessus », qu’il se produise sans signe avant coureur. Dans ce cas-ci, à deux reprises au cours de la journée, alors qu’il faisait encore soleil, j’ai été forcé d’obliquer vers la droite sur l’accotement de gravier pour contrer la perte d’équilibre occasionnée par le passage trop rapproché d’un camion ou d’une auto (les conducteurs ne sont pas tous courtois, d’autant plus qu’en bordure de route, nous faisions plutôt office d’oiseaux rares: durant les trois journées et les quelques 250 km que j’ai passés à pédaler avec Myrika, je n’ai vu qu’un seul cycliste – la première journée, un samedi, sur la route entre Port Perry et Peterborough)…

Dans le cas du camion, il s’agissait d’un semi-remorque tirant deux remorques.  J’ai encaissé le coup de vent de la première remorque sans me douter qu’il y avait une deuxième remorque qui suivait tout juste après. C’en était trop et j’ai obliqué vers l’accotement pour reprendre mon équilibre. Ceci s’est passé alors qu’il faisait encore soleil! Quand plus tard au cours de la journée, il s’est mis à pleuvoir et que j’ai constaté que les automobilistes étaient de moins en moins conciliants, j’ai compris que l’on jouait avec le feu, que Myrika et moi « étions en train de construire notre accident» ! Heureusement, il y avait une « piste cyclable » juste en parallèle avec la route, à environ une centaine de mètre.  Lorsque j’en ai eu la chance, j’ai tourné dans un chemin de travers pour la rejoindre et j’ai dit à Myrika de me suivre. Il nous restait tout au plus une dizaine de kilomètres à faire et c’était beaucoup plus prudent de terminer notre trajet ainsi. Au bout de quelques kilomètres, je me suis rendu compte qu’elle ne m’avait pas suivi, jusqu’à un certain point avec raison: j’étais maintenant couvert de boue à cause de la pluie qui avait détrempé la poussière de pierre qui recouvrait la piste. Ma réflexion a tout de même été qu’il valait mieux être sale que mort… Le stress croissant au courant de la journée commençait à descendre me retrouvant dans un environnement beaucoup plus sécuritaire. Mon téléphone s’est mis à sonner. C’était Myrika qui me demandait où j’étais passé me demandant de la rejoindre sur la route principale à la prochaine intersection. Elle était derrière moi et je l’ai attendue durant quelques minutes.  Lorsque je lui ai proposé de reprendre la piste, elle n’a pas voulu me suivre et c’est ainsi que, bien malgré moi, je me suis plié à ses désirs pour continuer en bordure de route… jusqu’à notre accident! Il faut dire à la décharge de Myrika que lorsqu’on traverse le Canada, on cherche à emprunter les routes les meilleures, les plus directes et les moins sinueuses.  Bien sur, la route 7 correspond plus à cet idéal que la piste cyclable qui la jouxte. C’est ce que les Ontariens ont compris, mais ils ont aussi compris que l’option de la route 7 n’est pas une alternative sécuritaire.  Alors, ils ne font pas de vélo sur les routes ou très peu et leurs « pistes cyclables » sont devenues des pistes de « quatre-roues »!

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