Je longeais les berges du lac Huron sur l’île Manitoulin (Mnidoo Mnising) lors d’une douce journée à la température des plus clémentes. Le vent côtier me caressait la peau et le soleil me réchauffait l’âme tout délicatement. Je suis arrivée à South Baymouth en fin de matinée pour prendre le traversier le plus coloré que j’aie vu dans ma vie : MS Chi-Cheeman. Je suis arrivée  en après-midi à Tobermory, un charmant village de pêcheurs (quelque peu touristique…). J’étais enfin à quelques kilomètres du Parc national de la Péninsule de Bruce. Quelques rencontres au cours de mon voyage m’avaient parlé de cette perle cachée et j’avais bien hâte de m’y aventurer. Fidèle à mes habitudes, je n’avais pas réservé un site de camping me fiant à la chance collée qui m’avait suivi depuis le début de mon périple… mais nous étions le dimanche du long weekend de la fête du travail; oups!

Je me suis présentée avec tout mon optimisme au chalet principal du Parc situé à 5 kilomètres de la route principale. J’avais déjà zieuté des sites de camping potentiels en pédalant sur le bord de la route (bien sur une solution de dernier recours puisque c’était un parc national – soit un lieu protégé). Évidemment, les gens du parc m’ont annoncé qu’il n’y avait aucun endroit libre pour la soirée. J’ai essayé de pousser un peu ma chance, mais il n’y avait rien à faire. Je suis sortie à l’extérieur boire une gorgée d’eau et réfléchir à mon plan de match. Alors que je faisais une liste de quelques scénarios possibles, l’un des employé.es est venu me rejoindre. Une annulation venait d’être faite et il y avait maintenant un site libre pour moi!  Je me souviens clairement avoir eu un éclat de rire instantané. En payant, j’ai spécifié aux employé.es que si quelqu’un arrivait et se cherchait un site de camping, j’allais être heureuse de partager le mien. Quand on reçoit autant de la vie, on apprend à offrir les mêmes opportunités aux autres…

En vitesse, j’ai installé mon campement, mangé et je me suis changée en maillot de bain. J’étais à quelques kilomètres de marche des magnifiques falaises et de l’eau turquoise de la baie Georgienne. Je n’ai pas été déçue lorsque j’y suis arrivée. Cela donnait l’impression d’être dans les Caraïbes (enfin presque, sans la chaleur…). La fin de soirée offrait à cette vue une lumière tamisée dorée qui transformait le tout en ambiance paisible.

Cette nuit-là, il y a eu une grosse tempête: vents et pluie au rendez-vous. Les deux éléments s’en donnaient à coeur joie. Le lendemain matin, en sortant de la tente pour me rendre aux toilettes, j’ai remarqué quelques anomalies sur la toile imperméable: elle était légèrement déchirée à quelques endroits… probablement en raison des « forts » vents de la nuit dernière. Je vous jure…cette tente n’était vraiment pas mon meilleur achat. Maintenant, j’ai eu ma leçon;: il y a une limite entre le « lightweight » à tout prix et la fiabilité/durabilité d’un produit.

Cette problématique m’est toutefois apparue mineure puisque j’étais dans le sprint final de ma traversée; il ne me restait plus que 900 kilomètres à pédaler: SEULEMENT 900 KM!!! L’excitation et la fébrilité me faisaient frétiller et rendait mon compagnon, Wilson et moi, invincibles sur la route. J’en oubliais même mes genoux qui ne me supportaient plus du tout quand j’allais aux toilettes. Chaque fois, je m’écroulais sur le bol… un autre problème reporté à plus tard.

Le prochain rendez-vous que j’avais se trouvait à Toronto où je restais chez ma grande-tante Lucie et son mari, Arthur. Je ne les connaissais que très, très brièvement de mon enfance, mais ils avaient eu la gentillesse de m’inviter chez-eux pour les nuits où j’allais être à Toronto. J’étais bien contente d’aller passer quelques jours avec de la famille. C’est ainsi que j’arrivai un soir très tard à Toronto. Ils m’attendaient. J’avais le luxe d’avoir ma propre chambre, des draps propres et ma propre salle de bain. Lucie m’avait préparé une lasagne. Un plat réconfortant accompagné d’un verre de vin rouge. Après une journée de 130 kilomètres à vélo avec un vent de face, en plus des côtes, cela promettait: la vie de château en quelque sorte! Comme mentionné, je ne les connaissais pas beaucoup avant d’arriver chez-eux, ne les ayant croisés qu’à quelques reprises dans ma jeunesse à la faveur de réunions familiales. Dans les quelques jours passés avec eux, j’ai eu la chance de découvrir deux êtres humains avec un vécu incroyable, une grande générosité et un grand sens de l’humour. C’est avec une gratitude immense que j’acceptai tout ce qu’ils avaient à m’offrir. Ayant perdu mes grands-parents dans ma jeunesse, j’avais cette impression pour la première depuis bien des années d’avoir retrouvé en eux des grands-parents avec qui échanger, partager et sur qui compter. Tante Lucie est la soeur de mon grand-père maternel. Il est décédé à l’aube de mes 10 ans et je conserve, encore à ce jour, un doux souvenir de cet être humain qui débordait d’une joie de vivre et qui aimait taquiner son entourage. J’ai eu la chance d’échanger beaucoup ce qui me permit d’apprendre à le connaître encore plus tout en me remémorant des souvenirs précieux de mon enfance.

Pendant mon séjour à Toronto avait lieu le Festival du film international de Toronto (TIFF). J’étais relativement excitée par cet événement. J’ai eu la chance d’assister à deux projections où une discussion avec questions avait lieu avec les acteurs et les directeurs après les visionnements. Sans vouloir rentrer dans les détails, j’ai vu deux films incroyables. Différents dans les histoires et les sujets abordés, ces deux films ont réussi à faire vibrer en moi une fibre d’humanité. Le premier film, Let Me Fall (https://www.youtube.com/watch?v=PO_-KcTMQnU), abordait le triste sujet d’une femme islandaise étant au prise avec des problèmes de dépendance à la drogue. Le deuxième film, Styx (https://www.youtube.com/watch?v=IEJp2Oj0xXM), raconte l’histoire d’une médecin allemande traversant à la voile l’océan. Dans son voyage solitaire, elle tombe sur un bateau de pêcheurs où une centaine de migrants sont dans une situation critique et sans secours, et qui finiront tous par se noyer… Deux films tragiques d’une extrême puissance qui permettent de poser un regard sur deux réalités dérangeantes et troublantes de notre époque et qui ont nourri mes pensés dans les jours qui suivirent alors que je pédalais…

Malgré tout, en quittant Toronto, j’avais le sourire fendu aux lèvres, car je savais que deux personnes m’attendaient en périphérie de la ville…

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